Un « Park » pas comme les autres

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Si lors d’une parodie de procès, le juge accompagnée d’une matriarche harpie et d’un avocat insipide propose indifféremment de l’échange d’une peine de prison variant de 7 ans à vie contre une petite excursion sous le soleil revitalisant l’Arizona dans un lieu injustement appelée la vallée de la mort, faudrait comme voir à se méfier. Mais bon, comme on dit, les voyages forment la jeunesse. Et pour voyager, ils vont en voir du pays. Le principe du parc est plutôt simple dans sa tenue. Il faut partir à midi heure du crime pour parcourir le désert en 3 jours et 2 nuits avec les coyotes et toutes les bestioles assimilées surtout les pires d’entres elles ; une bande de keufs surarmée et de droite lancée à leur poursuite. En guise de finalité, ils se doivent rejoindre, et l’ironie est grande, un drapeau américain, ou ils pourront crier torses nus « Youkaïdi Youkaïda » Mais avant de re-chanter de cantiques et de baiser la ménagère, ils devront se démerder pour retrouver cette bannière étoilée perdue au milieu de rien avec pour toute indication si poliment donnée en début de parcours « c’est à gauche du buisson que tu vois là-bas» et s’ils se font rattraper c’est tant pis pour leur gueule. Moyen somme tout très pratique d’éviter une surpopulation carcérale si onéreuse aux contribuables. Là dessus se greffe à un groupe lambda d’opposant, une équipe de reporter qui innocemment découvre les joies de ce club med que même les coréens du nord envieraient.

Si bien entendu l’intrique dramatique est prise avec une légèreté qui m’étonne moi-même, elle ne doit pas en occulter sa profondeur et sa mise en scène aussi remarquable que vivante. Le thème du « marche ou crève devant les caméras» a été mainte fois exploités. Je pense notamment à « Running Man » avec Scharzy ou le grand et injustement oublié « Prix du Danger » d’Yves Boisset. Ici, nous avons à faire avec une judicieuse mise en image du sujet. Et ceux pour trois raisons dans un ordre non préférentiel ; le choix des acteurs inconnus ou amateurs, la mise en scène utilisant toute les techniques du reportage et le montage vif et alterné ou se jouent deux histoires en parallèle ; le procès et la sentence.

Le casting fait d’inconnu est un petit caprice de diva notre cher Peter. Il a l’habitude de prendre des inconnus, des professionnels dont les carrières sont perdues dans l’impasse ou des amateurs péchés deçi delà au grès du vent et du hasard. Ben moi, je dis que c’est bien. Parce que, UN, donner sa chance à quelqu’un c’est noble, DEUX ca ventile un peu les gueules ca permet de pas voir Shia Laboeuf et Christian Clavier partout et surtout dans des rôles où ils n’ont rien à faire. D’autant plus que TROIS, je pense que le spectateur s’identifie mieux aux personnages avec une tête inconnue qu’avec un con de gallois qui interprète une semaine sur l’autre un Batman ou John Connor… ou inversement, je ne sais plus. Vous me faites dire n’importe quoi. Je vais m’énerver.

Il est clair en tout cas que la force de conviction de chaque acteur fait peur. Aussi bien dans le calme que dans la colère, chaque personnage déploie une palette d’émotion toute plus forte les unes que les autres. De la chanteuse pop adolescente aux textes séditieux que le poète fragile pris dans un engrenage qui le dépasse ou l’objecteur de conscience austère et barbu, chaque personnage n’est pas à sa place, n’est pas dans l’Amérique qu’il aime mais dans un schéma qui le met face à une machine froide et implacable prête à les broyer pour un oui ou pour un non. Les minutes du procès sont une leçon de cinéma à elles seules. C’est toute la schizophrénie des Etats Unis qui est mise en jeu. Entre ces voix progressistes porter par le militant anti raciste et juge républicain, nous serions tenté malheureusement de voir dans un anachronisme et pardonnez le moi une bataille Bush – OMG à l’époque de l’altermondialisme d’avant guerre en Irak. Je suis encore touché par le discours d’un jeune militant qui lorsqu’on l’accuse d’immoralité dénonce lui l’immoralité de sa société, celle du racisme, de la brutalité policière, de la corruption des élus. Celle qui envoie des enfants joué au soldat dans une jungle étrangère, celle qui renie sa jeunesse pour un peu plus de sécurité. C’est un film qui nous regarde et qui nous renvoie à nos propres défauts.

C’est aussi là le seul bémol que je note au casting, tous les « opposants » occupent une tranche d’âge de 19 à 30 ans. Faut-il être jeune pour dire non ? Voyons cela plutôt comme un appel à une génération.

Est-ce un portrait haineux de l’Amérique ?

punishment11-1_1_.jpg Je pencherai plutôt à l’inverse. C’est l’un des films les plus amoureux des Etats Unis que je connaisse. Dans quel autre pays pourrait-on voir une telle critique de soi-même ? En France ? Vous comme moi en doutez. Pourtant si je dis que ce film est un film amoureux de l’Amérique c’est bien à cause de sa mise en scène. Replaçons-nous à l’époque. Les Etats Unis sont embourbés dans une guerre peu populaire. Les GI les marines étaient conscient qu’en rentrant chez eux, ils n’allaient pas être accueillit en héros comme le furent leurs pères. Bien au contraire. Pourquoi ? A l’époque la liberté de la presse fut beaucoup moins censurée que maintenant. Une équipe de journaliste pouvait montrer ce qu’il se passait là bas et cette liberté a mis pas mal de bâtons dans les roues à l’état major. Erreur qu’ils ne sont pas prêt de recommencer. C’est cette liberté qui est reprise dans ce film. En utilisant les techniques de reportage, Peter Watkins nous rapproche des victimes nous fait participé non comme spectateurs mais comme protagoniste du film. La voix off du journaliste est la notre qui se révolte contre les massacres des opposants, elle est la notre quand des questions se posent et qu’elle prend à parti policiers et militaires. Il n’y a pas de fioritures pas de musique juste un effet sonore pesant grave et lourd pour marquer une situation mais l’information est là brutale et sauvage dans cet espace de western.

Un anti- Western

punishment_park1_1_.jpg Placer les protagonistes dans leur marche vers la mort dans le désert du Far-West n’est pas anodin. C’est bien le mythe fondateur des Etats Unis qui est mis à mal dans une tentative de déconstruction. Ici les grands espaces sont réduits par l’utilisation presque systématique des longues focales. L’image est écrasé contrairement aux John Ford et aux spectacles d’une nature offerte et généreuse. Ici le désert n’est pas un champ ouvert vers la Californie mais un terrain vrai aride où l’on tombe sous la morsure du soleil. Dans un western traditionnel, John Ford aurait utilisé un grand angle pour montrer toute la puissance de la nature, de l’espace et du désert. Peter Watkins lui choisit un 4/3 limité et étonnant pour ce genre d’exercice. Mais si l’on veut montrer une antithèse de l’Amérique, quel meilleur moyen d’y parvenir ? Ici on film au gros plan proche de la souffrance, on flirte avec le contre jour. On montre le soleil et ses mirages. La caméra tremble, à parfois du mal à faire la mise au point. Nous souffrons, nous vacillons avec elle sous le poids de la chaleur. Les héros, les vrais américains ne peuvent pas faire face aux policiers comme le faisait l’homme le plus classe du monde face aux indiens. Ici la prisonnière du désert est condamnée par le désert.

En résume, l’espace diégétique (qu’est-ce que ca fait intelligent de dire ce mot là) se distingue en deux lieux. La tente du procès et le désert. Deux espaces oppressants par (vous sentez que j’ai fait une pause entre deux, non ?) leur utilisation. L’un comme pole d’accusation l’autre comme théâtre d’exécution. Même si à priori les deux espaces sont contradictoires de part leur nature, on ne voit que trop bien leur complémentarité. Nous ne sommes pas dans une tente ouverte à la bédouin mais dans un lieux sombre, martial. Le tout est unifié par un montage à couper au couteau, taillé à coup de ciseaux furibonds. On saute d’une scène à l’autre d’une interview à l’autre, d’un procès à une marche vers l’enfer. Ce découpage dynamique énergique maintient le spectateur en haleine le fait haleter comme s’il était dans le désert. Ici tout est si l’on avance dans les minutes du procès c’est pour lier la sentence des juges avec la sentence du désert. D’un coup l’Amérique dans son gouvernement et sa géographie ne font qu’un. Implacablement.

Aujourd’hui ?

punishment_park3_1_.jpg Aujourd’hui malheureusement ce film est nécessaire que jamais. Ce cri de révolte contre l’établissement de la dictature, de l’autoritarisme n’est pas sans rappeler ce que nous vivons. Certes les manières sont moins violentes mais elles n’ont rien perdue de leur brutalité. Elles se sont faites plus vicieuses plus permanentes. C’est le triomphe du commerçant qui nous vend de la « rebellitude » en tube et de la clairvoyance en images de synthèse. Ils sont parvenus à devenir nos repères et mots d’ordre. Leurs catalogues se vendent mieux que la bible et leurs jeux SMS sont plus populaires que les bureaux de vote. Il nous faut encore écouter les voix qui s’élèvent contre l’immoralité et l’indécence qui nous entoure devenant malheureusement plus tenue plus invisible chaque jour. Car le pire monstre que dénonce ce film est notre paresse et notre laxisme. A défaut de pouvoir refaire un film comme celui-ci laissons nous lire par Peter Watkins et tentons d’agir.

Et puisse que l’on est dans l’Amérique des années 70. La prochaine fois je vous parlerai de « Vanishing point » de Richard C. Sarafian. Bande d’ignares !

une interview de Peter watkins ; http://video.google.fr/videoplay?docid=7658285768239194355&ei=ji4rSdnLG6Ky2gKgzvz9BQ&q=peter+watkins&hl=fr#