Au dernier héros américain.

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Vanishing Point est l’histoire d’un homme, Kowalski, un grand type aux yeux bleus plongés dans l’asphalte déroulant qui a passé un pari pour le moins inconscient de rallier Denver à San Francisco en moins de quinze heure au volant d’une Dodge Challenger blanche année modèle 1970. Et, pour plus de sécurité, monsieur n’a pas trouvé meilleure idée que de gober du speed et d’écouter la musique Soul endiablée d’un D-J aveugle. Faut dire ce qui est, ca n’inspire pas confiance à la ménagère écolo qui sommeille en moi.
C’est l’occasion pour notre héros d’entamer une petite escapade bucolique à travers le pays, de siffloter gaiement le long des routes escarpées des rocheuses, de s’enivrer du parfum chaleureux du sable chaud. De rencontrer des gens attachants prêts à vous filer un coup de mains au moindre pépin de croiser des religieux introvertis perdus au milieu des serpents (à se demander à quoi pense ces reptiles parmi ces sauvages) et de faire la nique aux méchants policiers qui veulent vous barrer la route. Les vilains. Les voyages forment la jeunesse et Kowalski est un petit sacripant très farceur quand il s’y met.
Mais derrière ca, derrière ce synopsis injustement dénigré par une insolence puérile qui m’étonne moi-même se cache un petit joyau qui raconte non pas simplement une course poursuite mais plus encore l’Amérique ou plutôt devrai-je dire sa reconquête.


La reconquista americana

klosterman_vanishing.jpg Le choix du trajet n’est pas rien : Denver – San Francisco c’est le mythe du Far West de la nature sauvage et de la naissance d’une nation. Celle des pionniers qui ont construit leur liberté à partir de rien. (si rien n’implique aucun indien) et celles d’une civilisation qui s'est bâtit contre ses brigands et la nature, pour elle-même et pour une idée du progrès. Quand bien même, combien pèseraient ses valeurs dans l’Amérique des années 70 ?
Dans le genre du « road-movie » le lutin chante « born to be wild » et se glousse en regardant un « easy rider ». Avec le film de Dennis Hopper, un lien de parenté s’observe. Les deux films parlent d’une quête d’absolu de liberté. Les deux films explorent le trouble de leur époque sous couvert de drogue, de conflits sociaux et surtout d’une perte de repère. Pour autant la comparaison s’arrête là. Si le premier film se marque d’un désespoir enivré, d’un pessimisme drogué, l’autre se voit comme un compte à rebours de la vie. Et puis merde l’un se fait à moto et l’autre en bagnole et ca parle à n’importe quel enfoiré doté d’un cerveau et d’une courroie d’injection.
vanishing-point-cars.jpg Dans une Amérique en proie aux doutes (comme exploré dans ma brillante analyse de Punishment park) Kowalski l’homme aux multiples vies est érigé malgré lui en repère. Pourquoi ? Lui-même s’en fout. Kowalski roule vite, ses souvenirs s’écrasent sur son par choc comme des hérissons suicidaires gavés de champignons hallucinogènes. On découvre son passé avec lui, au gré de ses rencontres. Il croise une femme qu’il a sauvé d’un viol quand il était flic, il porte secours à un motard, on découvre qu’il était un grand pilote et quand une femme s’amourache de lui, il repense à son grand amour perdu sur les plages californiennes. Il croise un vieux chasseur de serpents sorti d’un autre siècle, des homosexuels ridicules se prenant pour des durs, ou encore une cohorte de religieux. Toutes ces vies vécus et croisées, ce comportement instinctif et droit, ce boulot minable de livreur de voiture ont inspiré un Super Soul devenu porte parle de notre fascination envers le personnage. Ce D-J voit en lui comme personne et le place sur un pied d’estale avec pour titre « le dernier vrai héros américain ». Dans le fond pourquoi ? Peut-être qu’à travers ces rencontres c’est l’Amérique toute entière qu’il croise, cette Amérique perdue dans l’attente d’un héros parti à sa reconquête. Ce héros l’apprécie sans ne jamais la juger, lui donnant un sens pourtant dépourvu de raison. Il est l’homme nouveau débarrassé du poids du passé, un prophète voyageur, vainqueur de ses démons et du désert.


In Celerita Veritas

112_0804_39z_2008_dodge_challenger_srt8_vanishing_point_challenger.jpg Ce sont les rencontres qui ont fait de Kowalski simple citoyen, le demi-dieu qu’il est devenu. Dans sa course effrénée vers l'ouest américain les rencontres passées entre en résonnance avec la suite des évènements, Gillou tu te répètes mais que fais-tu? Mais j'enchaine une argumentation solide et fondée avec laquelle j'affirme que Kowalski se construit à chaque minute de ce film. Ces rencontres l'ont forgé comme une pierre fracasse une aile et la vitesse l'a purifiée. De mec paumé, il passe au statut facebook de prophète en l’espace de quelques heures, sacré tempête les enfants.
Mais comment ce petit miracle a-t-il été possible ?
large_vanishing_point_blu-ray10.jpg Puisque Kowalski doit devenir l'homme qu'il doit être, soit un prophète même soumis à la volonté d’un scénariste. Autant commencer par la fin ; la mort du prophète. La justification de l’acte devient donc l’essence à la pompe du film. Le film est un flashback d’une heure quarante sur la mort d’un homme. Je pourrai tenter de me croire dans « les choses de la vie » (1970 notons bien) de Claude Sautet et Dieu sait que ce film mérite bien plus qu’un article mais le coté décoiffé dans la sierra californienne m’a poussé à en conclure autrement. De plus, et là on explore bien le coté gilèsque de l’analyse, je ne pourrais jamais au grand jamais voire autrement dans les scénarios de films américains une tendance nette à la sacralisation du personnage centrale. Dans ce cas précis bien entendu le coté christique est plus que mis en évidence, Kowalski, je ne reviendrai pas dessus, le désert la quête et la mort ca rappelle des choses. Par conséquent Super Soul est l’apôtre, il diffuse la parole la déforme et la connection entre les deux personnages est frappante. Nous avons aussi marie madeleine, le sage du désert et la horde romaine, le diable etc… Disséquons !

Le diable ;
vanishing-point_1394625i.jpgSi Kowalski a un but, la tentation est là pour l’en dissuader. Il ne faut pas prendre Koko pour un simple chauffard du désert. Kowalski croise un petit gars sans envergure au début de sa route. Ce petit con le défi à touche pipi sur l’asphalte carbonée. Notre héros s’est embarqué dans une aventure inter état suite à un pari. On est donc amené à croire qu’il ne saurait ne pas accepter un autre défi, un peu comme Macfly. Or Kowalski plus que la mise au défi s’il le bat à la course c’est pour s’en débarrasser et l’envoyer dans les roses n’est pas un bonus mais un accident. La droiture de notre héros le dicte de s’arrêter et de lui porter secours. Après avoir vaincu cette tentation pour le moins puérile, comme une première étape à son odyssée Kowalski reprend la route et prendre possession de son empire.

L’apôtre ;
super-soul.jpg Super soul le mystique : Le DJ aveugle et noir. Ce scénariste est un sadique. Souffrant d’un handicap évident et je ne parle pas de sa couleur de peau, notre homme vit de la musique de la radio de la liberté d’expression. Ca ne doit pas être drôle pour lui. Le même type de personnage pourrait s’en sortir à Los Angeles Detroit Valenciennes, une grande ville en somme mais il a décidé d’exercer au fin fond de la creuse américaine entouré de rednecks. Il faut être fou… ou aveugle. Outre être la caution cool du film, ce personnage nous permet de mieux suivre Kowalski dans sa traversée, de nous poser les questions qui suivent les virages et boucles dans le désert et nous permet de suivre une évolution de la société américaine et le pourquoi de sa perdition. A force de mettre en lumière un fou du volant défiant l’autorité et de le présenter en héros, lui qui été déjà respecté dans sa communauté devient un leader d’opinion et ca ne plait guère. Les gens se pressent autour de la radio. Un noir est écouté. Le mec de droite doit chier à son froc et nous le savons et pas seulement de Marseille le facho de base est toujours franc avec un flingue et une bande de copain. Alors pourquoi ne pas lui flanquer une petite dérouillée de derrière les fagots et de l’utiliser pour tromper Kowalski. On touche là aux deux sacrements américains à savoir la liberté d’expression et la manipulation des médias, on porte atteinte à la constitution des USA, son identité. Kowalski si loin ignore les dommages collatéraux de sa folle route. Il se perd au même moment dans le désert. La symbolique ne peut pas être mieux choisit.

Marie Madeleine ;
L’amour de Kowalski n’a qu’un petit rôle au début du film mais néanmoins important. Elle l’aime mais sa passion dévorante pour le surf lui a couté la vie. Folle de ce sport, elle n’hésite pas à affronter un océan pacifique quoiqu’hivernal ce qui est d’une lâcheté démesurée. On voit sa planche flotter mollement sur une plage abandonnée. Ce qu’elle apprend à notre héros et que l’on doit vivre totalement sans frein ses passions quitte à y laisser la vie. Elle est l’influence première de Kowalski ce qui nous permet de comprendre sa décision finale.

Eve ;
vlcsnap-25921.jpg L’image même du film. Je ne pouvais pas te refuser cela, lecteur bien aimé.
Une nana à poil qui conduit une moto. J’adore quand une simple image résume tout un film. Eve la tentatrice propose de croquer la pomme à Kowalski mais il refuse. C’est noble, mais surtout le paradis terrestre est préservé. C’est peut être rien mais Kowalski refuse un simple moment de « distraction » pour privilégier son but. Je doute qu’il est déjà décidé de sa fin à ce moment-ci du film pour autant c’est là un choix capital qui le mènera à sa route.

Simon ;
L’amant d’ « Eve » est celui qui l’aide à franchir un ultime barrage de flic. Il est facilement assimilable à Simon, l’homme de Cyrène qui aida Jésus à porter sa croix lors de chemin. Dans son cas c’est à l’aide d’un subterfuge que son aide est mise en exergue.

Judas ;
Partant du principe que Judas est celui qui par sa trahison a aidé Jésus à trouver son royaume (CQFD ; la désacralisation du christ au cinéma), il faudrait trouver un traitre dans cette narration. Problème, il n’y en a pas. Super soul « trahit » le prophète mais sous pression des partouzeurs de droite. Mais le truchement est vite détecté et déjoué. Chose étrange, il n’y a donc pas de Judas. Ceci dit Kowalski devient le prophète qui s’accomplit de lui-même pour lui-même. Un individualisme pour le moins américain.

Le sage ;
Lorsque Kowalski se perd dans le désert, il croise un vieux. C’est un peu le moment Perceval dans la narration. Il faut toujours mettre un vieux dans une histoire ca rend l’intrigue plus mystique (c’est le chevalier qui le dit). Dans ce cas, Le sage du désert est un chasseur de serpent qui revend ses proies contre des haricots et du tabac à des fanatiques religieux. Il connait le désert comme sa poche a les valeurs des anciens, des fondateurs de ce pays. On le croit issu de tous les westerns, qu’il a chevauché avec John Wayne a combattu à fort Alamo tiré avec la horde sauvage. Le fait qu’il aide ce jeune chauffard dans le désert a plus le rôle d’adoubement qu’autre chose. L’ancienne Amérique se reconnait en lui et lui prête main forte pour sa quête. Kowalski s’inscrit alors dans la ligné des pionniers qui ont construit ce pays. Kowalski est le dernier héros américain.
Ces rencontres marquent un point d’arrêt sur une méthode narrative plus que paradoxale. Le principe même du road-movie est de faire voyager les héros de profiter de leur rencontre. Mais nous suivons des souvenirs de rencontres, L’idée est que Kowalski a laissé derrière lui les gens pour devenir ce qu’il est. La plupart de ces rencontres ont été fugaces mais toutes ont eu leur importance mais aucun n’ont su l’arrêter. Le paradoxe d’un homme au milieu des grands espaces se cherche au fond de lui, de rencontres aussi brèves qu’intense. Le paradoxe de la vie transcendée par la mort, de la vitesse et de son explosion.


Le point de disparition

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J’en ai un peu ras le cul des titres latinisant en fait.
Ce « road-movie » me laisse un sentiment de nostalgie pour une époque et un lieu que je n’ai pas connu. Au fur et à mesure que les miles défilent quelque chose semble disparaitre, s’écraser sur le pare choc de la Dodge. Une idée de la liberté américaine s’en va avec Kowalski comme si un rêve devait effacer avec lui.
Ce qui a de paradoxal avec ce film c’est qu’il nous propose tous les codes du « road-movie » les grands espaces, les voitures la vitesse mais nous accompagnons ce personnage dans son moment le plus intime dans sa plus grande décision. Nous ne savons jamais ce qui l’anime véritablement, les policiers ces romains ne comprennent pas non plus son but. Alors nous sommes dans un voyage intérieur en l’accompagnant, le reste et les suppliques sont là pour mettre en contraste sa course poursuite, ne laissant que la poussière du passé derrière lui.

« Vanishing Point » est un film fort, important et dense. 1h35 de reconquête et de paradoxe tourné en 28 jours pour un million et demi de dollar. Un rythme comme une claque à l’écran.

La B.A Originale de Vanishing Point