Années 20. Alors que la France relève tout juste la tête après 4 années de guerre, chacun cherche son soldat. Tandis qu'une veuve arpente les hôpitaux de campagne à la recherche de son mari disparu au front, un commandant bourru doit faire le décompte des disparus, et une institutrice vit dans le souvenir de son amant soldat. Au même moment l'Etat Major se met lui en recherche d'un soldat inconnu qui reposera sous l'Arc de Triomphe. Histoire et petites histoires vont s'entrecroiser avec en arrière plan une France encore défigurée.

La guerre et la paix

On a parfois envie de qualifier le film de "film de guerre", bien que ne déroulant pas pendant le conflit. Mais la guerre et ses stigmates ("qui n'ont que l'apparence de la destruction" comme le moque Dellaplanne en reprenant un article de journal) sont partout dans le film.
La guerre est dans ces villages aux planches fraîchement montées, sa préfecture provisoire installée dans un théâtre, son église qui sert aussi de bal chantant et son usine servant à la fois d'hôtel, de caserne et d'atelier de sculpture. Tavernier le dit lui même, il a essayé au maximum de détourner les décors de leurs utilisations premières, pour accentuer ce décalage.

la_vietheatre.jpgLa guerre est dans le sol, recrachant à l'envie casques et obus mortels comme des bombes à retardements qui faucheront ceux qui ont survécu à la première moisson de 1914. Elle plane dans ces paysages brûlés et désolés. Elle est présente dans ce chantier de Gréseaucourt où les soldats du génie s'échinent à déblayer un train enfouit sous un tunnel miné et qui peut sauter à tout moment. Dernières victimes mais décalées, ces gazés des hôpitaux de campagne qui continuent de mourir en silence, ces amnésiques et ces soldats souffrant de troubles de comportementaux de guerre (sujet abordé bien plus tard dans "Les fragments d'Antonin" .

lavieruine.jpgLa guerre elle est aussi dans ces personnages, meurtris physiquement (le bras de Dellaplanne) ou moralement (le veuvage de Irène de Courtil et l'amant d'Alice). Des personnages que la guerre a bouleversé et qui doivent désormais apprendre à vivre avec la paix. Car si le film n'est pas vraiment un film de guerre, c'est surtout un film sur la paix (toujours dans les mots de Tavernier), du moins réapprendre la paix. Il a aussi tenté d'évacuer le plus possible tout le côté morbide (sur un sujet déjà pas aisé et qui refroidissait tellement les producteurs qu'on lui proposa même de l'argent en échange de l'arrêt de son film) pour se concentrer sur cette vie qui subsiste après la guerre, ces vivants qui tentent de survivre par dessus les décombres et par dessus les morts.

laviedebut.jpgEt quelle meilleure illustration que ce plan d'ouverture avec ce cavalier unijambiste tentant de s'accrocher à sa monture, qui lutte tant et si bien pour chuter au final, avant de se relever, métaphorisant du même coup un pays meurtri et son régiment de gueules cassées.

Le film ne sombre pas dans l'antimilitarisme primaire car là n'est pas le sujet. Il se content de mettre en évidence, via le travail de recoupement qu'effectue Dellaplane, le sacrifice inutile et vain, la monstruosité du tribut en hommes. Jean Cosmos pour clôturer le film reprend à son compte une tirade de Roland Dorgelès sur le défilé des soldats morts sur les Champs Elysées qui dureraient 11 jours en comparaison des 3 heures du défilé des soldats alliés. Autre scène où un soldat se glorifie du nombre de morts français, supérieur en nombre aux morts allemands... et napoléoniens. "Il nous prenait pour des cons, total c'est nous le le record".

Les vivants et les morts

laviecimetiere.jpgDifficile de faire un film sur l'immédiate après guerre sans en montrer les conséquences encore visibles et donc les dommages, mais aussi et surtout les morts. Succession de fosses, de cimetières, de cercueils, de nécropoles, sans pour autant tomber dans un excès de morbide. "Les morts aussi vous les photographiez?" demande une bidasse à Dellaplane. Dellaplane qui vit entouré de ses morts, de ses disparus, qu'il classe (dans ses "herbiers"). "Les morts, les vivants. Les morts ils ne bougent pas et les vivants ils parlent". Une autre fois quand on lui demande ce qu'est un disparu il répond " C'est quelqu'un qui peut-être ou mort ou vivant ou moitié moitié".

laviesculpture.jpgLes morts sont partout, encerclent les vivants comme les scupltures de l'atelier de Mercadot (personnage superbement joué par Maurice Barrier), empiètent sur le territoire des vivants, restent ancrés dans leur mémoire, comme Alice qui se refuse au jeune dessinateur sous prétexte d'être encore prise, incapable d'oublier son poilu disparu. Ce qui amène cette réaction du jeune sculpteur éconduit "Allez le retrouver votre macchabée", lui qui se retrouve en concurrence avec un fantôme. Morts dont l'odeur est partout, entres les cimetières, les fosses, les tunnels.

laviesoldatreliques.jpgAutre aspect, ce sont les vivants qui recherchent leurs morts et tout est bon pour les identifier, du couteau qu'il conservait à la tasse gravée. Le mort devient une relique que l'on étiquette, aux vivants de se servir, de faire son marché. La mort devient parfois commerce avec ce détective-escroc vivant sur le dos des familles qu'il prétend aider dans ses recherches. Les morts sont toujours hors champs, on ne verra aucun corps. D'ailleurs les vivants se refusent à toucher le mort (scène lorsque les Amanites sous un motif religieux refusent de se saisir d'un cercueil). Il y a toujours une nette séparation.

Mais au fil du voyage, si Alice (Pascale Vignal) espère retrouve vivant son fiancé, Irène (Sabine Azéma) est plus mesurée. Elle le préférerait mort plutôt qu'un vivant amoché, elle se dit apaisée par cette pensée. Et le seul moyen de couper le fil qui semble relier Alice à son mort est de la mettre devant l'évidence même de la mort, ce que fait Dellaplane en lui révélant la vérité sur l'identité de son fiancé."Il faut les frapper une fois, si violemment qu'ils se croient dans un cauchemar. Plus tard ils se réveillent et la vie leur semble infiniment plus douce". Irène fait ce travail elle-même, se délivrant de son fardeau au contact de Dellaplane. Elle confesse "Je ne suis pas immorale parce que je ne suis plus veuve", elle a fait un trait sur ce qui la retenait à son passé, à son mort-vivant de mari.

L'Ours et l'Antilope

laviemiroirirene.jpgAu centre du film, deux personnages, l'un soldat de métier, bourru, Dreyfusard, appliqué à la tâche, trop même. De l'autre, une petite bourgeoise jetée sur les routes à la recherche de son mai. Ces deux là vont devoir apprendre à vivre ensemble, à se domestiquer. C'est l'ours domptant "l'antilope royale" comme la nomme Dellaplane."Toutes les antilopes sont belles. Tu sais pourquoi? Parce qu'elles ont peur. Elles ont les yeux noirs et elles ont peur". La relation qui se noue entre Dellaplane et Irène est très subtile, ne tombe à aucun moment dans le cliché sentimentaliste. Les deux sont en luttes avec leur propres démons intérieurs et intérieurs. L'un et ses 350 000 disparus, elle et son veuvage qui la pèse.

lavietunnel2.jpgEt si les morts restaient hors champs, les sentiments aussi. Enfouis sous une couche de mêlant honte et vieille éducation ("Je suis un homme de l'ancien temps, un homme de 1913"), tout se joue dans les non-dits, les situations, et surtout les regards. Mais si le soldat a survécu à la guerre, la femme qui s'offre à lui le terrorise. "Rien ne vous terrorise plus que la femme" souligne Irène.

lavienoiret.jpgPhilippe Noiret excelle à donner corps à ce personnage de Dellaplane, superbe paumé et dont l'irruption d'Irène dans sa vie est comme une grenade lui éclatant dans la main. Il se surprend à ressentir des choses, amour et jalousie, il n'arrive plus à se contrôler, lui qui contrôlait les chiffres, il ne maîtrise plus rien. Le tout servit par les dialogues de Jean Cosmos avec des tirades marquantes "J'étais en panne, en panne de tout". Car la guerre l'a marqué dans son corps (on aperçoit un bras en écharpe), Dellaplane semble aussi marqué dans sa tête, en panne de sentiments, voir carrément handicapé quand il se qualifie lui même de "sourd" (sourd dans le sens émotionnel), de moche, c'est un concours permanent de rabaissement comme si le soldat qu'il était n'était plus à même d'être un humain digne.Noiret est exceptionnel, monstrueux, on a rarement vu un personnage aussi bien campé.

lavieregard.jpgEn face de lui Sabine Azéma campe une Irène avec toutes ses convictions préconçues (représentant aussi cette "arrière" honnie par les soldats) et ses faiblesses. si leur relation dans ses débuts a un côté "screwball comedy" comme un jeu de ping pong, elle gagne en intensité et profondeur quand Irène pousse Dellaplane dans ses derniers retranchements. Ce qui nous amène à cette scène centrale et superbe pendant le numéro de chant du music hall et où les regards des deux vont jouer à cache cache, Dellaplane quasi en chien battu, aucun mot ne sera prononcé, tout sera dans les regards alors que l'essentiel de la bande son est occupée par la criarde chanteuse. Arrive ensuite l'issue de cette intrigue amoureuse où Dellaplane échoue quand Irène s'offre, lui demandant "ces trois mots". Il lui faudra quasiment deux ans pour réussir à le faire, au travers de ce monologue en voix off, sur les images d'un Dellaplane arpentant ses terres et des mots d'une rare poésie.

Histoire et histoires

lavierunion.jpgTavernier raconte que l'idée du film lui viendra quand il découvre le nombre de disparus au sortir de la 1er Guerre Mondiale ainsi que l'envie d'en savoir plus sur ce soldat "inconnu". Avec Jean Cosmos, ils commencent à mettre en place le canevas du scénario de "la vie et rien d'autre", même si Cosmos admet qu'il aura du lutter pour imposer cette idée de romance entre Dellaplane et Irène, ainsi que sur la rencontre Irène/Alice à la recherche du même homme. Dans les faits, l'armée n'a jamais enquêter de manière systématique, Delleplane et son bureau d'identification sont une pure invention scénaristique.

laviebrouillard.jpgAinsi les péripéties de recherches de corps de soldats dits "inconnus" ponctuent le récit non sans humour, galvaudant un peu le militaire en charge de ses recherches, le très bon François Perrot, au prise avec des soldats dont il ne parle même pas la langue. Ces séquences remettent les choses dans leur contexte, avec ces soldats issus des colonies (Arabes, Noirs, Indochine) et un franc parler qui fait dite à Dellaplane "Pas de nègre sous l'Arc de Triomphe", phrase destinée à souligner ce racisme ordinaire de l'époque. Le décalage avec aujourd'hui nous montre aussi a quel point ceci était enraciné. Comme aussi le "gag" sur les Arabes demandant à la tenancière du restaurant si ce qu'on leur sert n'est pas du porc, ce à quoi elle répond "Non c'est du rôti".

lavieceremonie.jpgLes tribulations de Perrin et de son soldat inconnu trouveront issue en même temps que celles de Dellaplane, dans la Citadelle de Verdun. Tavernier dit qu'ils ont reconstitué le mieux possible cette cérémonie, au mot près. Dans cette scène, histoires et Histoire se rencontrent, se téléscopent et se concluent. Delleplane, personnage de fiction, n'a pas sa place dans la mise en scène, il disparaît caché derrière une rangée de spectateurs.En quelques mots il raille cette cérémonie, où un mort unique va se substituer aux millions tombés. La parenthèse ouverte au début du film qui n'était qu'un prétexte se referme.

Un sujet quelque peu proche, on pourrait aussi citer le "long dimanche de fiançailles" de Jean Pierre Jeunet, traitant lui aussi des "veuves blanches". Mais la force de "la vie et rien d'autre" est de laisser la guerre hors champs, tout en suggestions, dans les propos de Dellaplane. Mais le problème du "long dimanche" est d'être parfois trop ampoulé, Jeunet n'arrivant pas à opérer un mélange entre un imaginaire acidulé à la Amélie Poulain et la noirceur d'un Tardi (lui même empruntant pour beaucoup de "la peur" de Gabriel Chevallier ). La quête de Mathilde rappelle celle d'Irène ou d'Alice sans jamais émouvoir. Mais ça, ça sera l'objet d'un autre billet....

credit illustration: affiche du film et capture d'écran "La vie et Rien d'Autre" Copyright StudioCanal/Little Bear