J'irai cracher sur vos films

Le fabuleux destin d'Amélie Poulain"Ce film à l'esthétisme figé (...) présente une France rétrograde, ethniquement nettoyée, nauséabonde_. (...) qu'une grande partie de la France constitue un front national du cinéma se masturbant l'identité avec l'image sentimentalo-passéiste que lui renvoie Jean-Pierre Jeunet (...)Avant d'être un film populaire, Amélie Poulain est surtout un grand film populiste(...) si le démagogue de La Trinité-sur-Mer cherchait un clip pour illustrer ses discours, promouvoir sa vision du peuple et son idée de la France, il me semble qu'Amélie Poulain serait le candidat idéal."

Ceci, c'est la sympathique diatribe de Serge Kaganski, journaliste aux Inrocks, écrit dans "Libération" en 2001 alors que la France se passionne pour son héroïne du moment, Amélie Poulain. Souhaitant réveiller les consciences endormies par l'imagerie de Jeunet, Serge s'élève de son trône et tonne. Son texte est une impressionnante charge en règle contre l'imagerie soi disant véhiculée par "Amélie". Il aurait pu être presque pertinent (amusant comment d'ailleurs l'imagerie Jeunet fonctionnait si bien avec "Amélie" sera un échec total et cuisant avec "Mic Mac" quelques années plus tard) mais le tout baigne dans une telle mauvaise foi, une telle haine qu'on se demande si Kaganski n'en veut pas franchement personnellement à Jeunet. Rivalité amoureuse? Différent d'argent?

Jeunet et les critique c'est pas vraiment une belle histoire d'amour. Comme il le raconte il aimait montrer à ses connaissances venant sur un plateau de tournage un endroit assez lugubre et triste, un recoin dans la pénombre et de dire "Imagine un critique cinéma enfermé là". Jean Pierre Jeunet enferma-t-il ainsi Serge Kaganski un jour? Nous ne le saurons jamais. Le texte de Kaganski a surtout joué contre lui à l'époque, certains ne comprenant franchement pas la violence des propos portés contre Jeunet et son film. Quelques mois plus tard Jeunet répond à la polémique, ironisant sur le fait que l'article de Kaganski a été une jolie page de publicité inespérée pour le film, ce qui a dopé les entrées de manière certaine.

Je t'aime moi non plus

triplettes.jpgDeux ans plus tard, c'est à un autre film de subir une méchante diatribe bien saignante. "Les Triplettes de Belleville" de Sylvain Chaumet qui met en scène un trio de sœurs ex gloires du musical hall aidant une mère à retrouver son cycliste de fils dans un Belleville très New Yorkais et tout aussi fantasmé.

De nouveau ce sont les Inrocks qui tirent à l'arme lourde. France passéiste, imagerie Pétainiste - à se demander même si l'auteur des lignes a connu l'époque Pétainiste. Mais il semble qu'aujourd'hui il ne soit plus possible de faire un film "nostalgique" sans se faire traiter de "passéiste" et "image nauséabonde" ou "Vieille France". Le film méritait-il un tel tombereau? Clairement pas. On se demande même pourquoi l'intérêt d'aller chercher un message politique là où on s'y attend le moins. Et ça n'empêchera pas non plus le film de trouver son public.

Et comme pour "Amélie" on tombe dans l'affrontement franco français. Il serait intéressant de voir si ce genre de débat existe ailleurs, outre mers. Est-ce que "Good Bye Lenin" fut-il accusé de promouvoir la RDA? On a taxé le film de surfer sur ce côté "c'était mieux avant" (comme tous les films précédemment cités, on baigne dans des souvenirs idéalisés, qui ne reflètent en rien l'époque. ). Mais le procès le plus étonnant fait à ces films est de ne pas rendre compte de la réalité, de ne pas être réalistes. On est donc face à des films de fiction à qui ont reproche de ne pas assez rende compte de la réalité.

Polémique, j'écris ton nom

c46db742472b2e95dd82946941249b62.jpgEn France, on s'inquiète quand les films français ne marchent pas. On se souvient de la Grande Crise du Cinéma Français (qui débuta en 1895 dans l'après midi et qui depuis n'a jamais vraiment cessé), de la lutte du pot de terre qu'était Germinal contre le pot de fer que pouvait être "Jurassic Park". Mais on s'inquiète encore plus quand un film a du succès. Car forcément ça cache quelque chose, cette adhésion du public, ces gens qui font la queue, devant les cinémas, ces entrées qui s'accumulent. Le succès devient phénomène de société qui devient ensuite polémique.

La polémique c'est aussi un sport bien Français. On aime bien chercher des raisons à tout, des explications partout, on analyse, on décortique. Et maintenant que "Intouchables" atteint les 12 millions et qu'il est loin de s'arrêter on se demande si le film n'est pas dangereux (!), si il n'est pas un film presque scandaleux (!) et s'il n'est pas aussi une sorte de propagande politique.(!).

3z7jp_480x270_1peq6t.jpgEt c'est là qu'on touche au comique ou au drame selon la façon dont on voit les choses. On en vient à publier des tribunes pour justifier l'affection qu'on porte au film.. En une phrase très bien écrite, Sylvie Granotier bombarde les positions des "anti" "J’ai la naïveté de croire, c’est vrai, qu’il faut rêver la vie pour la transformer et que représenter, comme Capra l’a fait, un monde qui n’existe pas, peut le rendre meilleur, tel qu’on est heureux de se retrouver si nombreux à le souhaiter.". le cinéma peut il s'affranchir de la réalité sociale et culturelle pour raconter une histoire? Ou est ce que c'est forcément œuvre de propagande? Une sorte de négationnisme post moderne?

Mur du çon, you're doing it right

En face on sort l'artillerie lourde. "Intouchables est ainsi une sorte de propagande voilée des politiques sociales de Nicolas Sarkozy.". On envie de se pincer devant "ça", de voir comment une simple et banale histoire d'amitié entre deux hommes se retrouve teintée d'un discours politique. Ce sont les scénaristes qui doivent aussi se pincer, jamais ils n'avaient imaginé qu'on en viendrait à de pareilles extrémités.

2878-intouchables-cinema-reunion-974-1.jpgEt comme ça ne suffisait pas, on y va de l'analyse de fond et où on en conclut que "Intouchables" est "Un film religieux, sans autre Dieu que la richesse qui a permis cette rencontre. Un film parfaitement réactionnaire". Et d'un autre côté des parents d'un enfant handicapé qui affirment que "le succès du film les inquiète". Et d'analyser à leur façon le film.. Une tribune toute aussi touchante qu'elle semble complètement erronée.

Ce qui revient dans les arguments des "haters" ce sont les clichés qui sont véhiculés par le film, l'aspect conte de Fées, le bon Noir pauvre aidant le gentil Blanc riche. Et d'oublier qu'il s'agissait avant tout d'une histoire vraie et que les protagonistes sont donc "réellement" issus de classes sociales et de cadre de vie complètement opposés. On reproche l'approche comique. C'était une volonté du duo qui donné son accord pour le film. Ils ne voulaient pas d'un film moralisateur, leçon de vie (et c'est la grande force du film, c'est de ne pas assommer le spectateur avec un couplet et police 78 "ATTENTION DE LECON DE VIE". Et de toute façon, les leçons de vie c'est de la merde.

Maximum trolling

variety.jpgEt comme ça ne suffisait vraiment pas, "Variety" sort ces jours ci un article très très très critique sur le film, n'hésitant pas à qualifier le film de ouvertement raciste avec Omar Sy en singe savant et des "clichés qu'on pensait avoir disparu des écrans américains". "Bien qu'ils ne soient pas connus pour leur subtilité, les co-réalisateurs et co-scénaristes Eric Toledano et Olivier Nakache n'ont jamais produit un film aussi choquant que "Intouchables", qui met en avant un racisme digne de l'Oncle Tom qui a, on l'espère, définitivement disparu des écrans américains"comme traduit dans cet article. Pas un mot sur la relation entre les deux hommes. Pas un mot sur la réalisation.

En fait, la plupart du temps on a attaqué le film sur le soi disant "message" qu'on y voyait, politique ou autre. Mais le cinéma là dedans? Quasiment rien. Pas un mot sur l'aspect ultra trop classique de la réalisation qui flirte parfois avec le gentil téléfilm de France3. Pas un mot sur une histoire sans trop de surprises au fond, le côté mélodrame un peu trop appuyé, un scénario en étapes balisées, des sous intrigues dont on devine l'issue à des kilomètres. Certes "Intouchables" n'est pas parfait mais il réussit une comédie où on rit de bon coeur avec les handicapés et non à leur dépend. Mais il ne mérite pas cette bataille d'experts (moi, y compris). J'ai hâte du jour où certains cesseront d'être des donneurs de leçons, des Pères la Morale, des analystes d'arrière salles de bistrot pour se concentrer sur ce que raconte le film, sur le film en lui même. Tout le reste c'est à vous dégouter d'aller au cinéma.

le lien vers la tribune de Serge Kangansky
la critique de Variety sur "Intouchables"

avatarmeria.jpgmeriadeck@cinephilme.com