Rappel des faits:
en prièreCes derniers temps, on entend beaucoup parler du film de Philippe Faucon, deux articles dans "le Monde", un bon accueil dans les festivals (notamment celui de Venise), une presse élogieuse contre laquelle nous faisons figure de vilain canard. Pourquoi? Pour la qualité de la mise en scène ou à cause des propos malheureux du ministre de l'intérieur Claude Guéant? La chose est faite, le film se vend maintenant comme une réponse au premier flic de France et les affiches ont été modifiées en ce sens. (Ce qui pour ma part, plaide en ma faveur.)

Que le film ait anticipé ces propos pour qu'il se pose en réponse consciente du ministre, je camperai alors devant la maison du réalisateur comme je baiserai les pieds momifiés de Nostradamus mais que le cinéma parfois rattrape la réalité, notamment par les imbécillités d'un haut fonctionnaire, confine à la beauté autant qu'aux mystères.

Le film entrant dans la campagne électoral avec un fracas inversement proportionnel à la "sobriété" de sa mise en scène, laissons de coté un retour sur la critique du film qui a été d'ailleurs largement étayée pour voir plutôt l'implication d'un acteur pour son rôle.

La rencontre:
En route pour les locaux rue du chevalier de Saint-Georges, je repensai à mon article et aux questions que j'allais poser. Y étais-je allé un peu fort? Va t'on se rentrer dans le lard? Qui sera au final le dragon de l'autre? La réponse allait venir.

entrainementUne fois arrivé, je masquai tant bien que mal l'entrechoquement de mes genoux qui pris de panique se mirent à fredonner des consonances vaguement hispaniques, ce qui n'allait pas sans s'amuser les employés oeuvrant encore à une heure bien tardive de la journée. Dieu que je suis franc du collier face à mon écran mais face à cette anti-catharsis , je suis comme un gamin dans la salle d'attente d'un dentiste.

"COURAGE CAMARADE! La force est en toi et la raison est ton arme." me dis-je pour me rassurer. A peine le temps de douter de mon auto-encouragement que déjà Yassine Azzouz entre dans l'arène; "Ca y est c'est foutu pour toi, mon Manemos".
Les choses commencent bien.

Surprise pourtant, l'homme est légèrement plus petit que moi mais surtout ce qui me frappe c'est qu'il m'a l'air plus jeune que dans le film. Autant j'avais été marqué par l'assurance et le charisme de son personnage "Djamel" redoutable par sa présence et son autorité autant l'homme se tenant face à moi, me semble conviviale, souriant, amical. L'anti-thèse. Entre l'acteur et le personnage, un univers.

Une autre bloggeuse vient nous rejoindre (dont j'inclue les questions), nous nous asseyons. Yassine, toujours souriant, se sert un verre de jus de raisin, l'interview qui doit durer une demi-heure commence.

(Avertissement, L'interview mise en ligne est sur la base de notes prise manuellement sans dictaphone ni autre procédé, j'espère être le plus fidèle possible à notre entretien et aux propos de Yassine.)

L'entretien:
cinephilme:
Comment as tu abordé le rôle de Djamel proposé par Philippe faucon dans un premier temps?

Yassine Azzouz:
yassine_1.jpgJ'ai d'abord été hésitant. D'abord à cause des films hollywoodiens des années 90. Les Les musulmans étaient souvent représentés comme des caricatures par exemple dans "retour vers le futur" les Lybiens attaque le doc sans raison, juste parce qu'ils sont considérés comme des terroristes. Il y a aussi "True Lies" qui vire à la farce avec la mort du chef terroriste.
Après le 11 septembre, cette identification s'est accentuée.
Quand Philippe Faucon m'a proposé le rôle, j'ai su que le premier titre était "Kamikaze" je me suis dit: "Ca recommence" puis le deuxième titre a été "le fils perdu" pour aboutir au plus subtil "La Désintégration".
J'avais aussi eu auparavant un rôle d'un endoctrineur dans une série (Djihad, 2006)

cinephilme:
Tu as eu le rôle le plus intéressant. Djamel développe une relation gourou à disciple avec une science de l'islam.

Yassine Azzouz:
Djamel aurait pu être un chef d'une secte. C'est quelqu'un qui dans le propos est musulman mais dans la démarche peut se retrouver dans toutes les religions. Il exploite les failles créées par les élites qui au lieu de parler d'emploi et de créer un tissu social solide parle d'intégration à des jeunes qui sont Français. Ce qui créé chez eux un décalage. Il pointe du doigt les faillites de leur système mais aussi ils les exagère pour aboutir à ses fins. C'est un homme qui utilise l'écoute comme une arme, il ne s'adresse jamais aux jeunes comme à des personnes inférieures au contraire, il les estime, il les place sur un piédestal. Il écoute leur problème, les analyse à sa façon puis les valorise en leur disant "toi tu es là mais tu pourrai être tellement plus".

cinephilme:
C'est un peu comme dire qu'un mensonge est plus efficace s'il est encadré de deux trois vérités.

Yassine Azzouz:
Exactement. Il utilise un endoctrinement crescendo. Il s'insinue dans leur relation jusqu'à la rupture totale.

cinephilme:
Sans peur de la mort?

Yassine Azzouz:
choix 1Si tu veux, la base de l'existence de l'Islam, c'est la foi, le témoignage que l'on est une créature et que son Créateur sait ce qu'il y a de mieux pour eux. C'est mettre son égo à gauche. c'est pour celà qu'il y a une vrai entraide entre les musulman par exemple dans le film, la mère d'Ali (interprétée par Zahra Addioui) dit la patate que tu as, tu ne la gardes pas pour toi face à un homme qui meurt de faim, l'Islam c'est le partage.
ce que Djamel fait c'est utiliser ce discours à des fins personnelles, il engage les autres à voir plus loin à voir ce qu'il se passe en Afghanistan ou en Palestine, voir les souffrances de leur frères et dire "toi, qu'est-ce que tu peux y faire"
On ne sait rien des motivations ou du passé du personnage. On ne sait pas s'il fait parti d'un réseau, s'il travaille pour Al-Quaïda. Nous avions juste établi Philipe et moi que c'est un gars qui s'insinue dans un lieu donné, qu'il repère des jeunes, des proies et une fois sa tache terminée prend l'avion pour un autre endroit et recommence.

cinephilme:
ca ne t'as pas gêné justement que l'on ne sache rien de lui.

Yassine Azzouz:
Pas du tout. Je crois qu'on a évité la caricature ainsi.

cinephilme:
Djamel a un charisme incroyable, tu lui donnes une vraie présence à l'écran. Parce que le personnage est toujours très calme, posé, il sait ce qu'il dit et on peut être séduit par son discours. Djamel est pour moi un peu comme de l'eau, il s'infiltre comme l'eau le ferait entre les failles des personnages puis par le froid de sa haine les brise de l'intérieur. (je suis très fier de mon image)

Yassine Azzouz:
yassine_2.jpgQuand j'ai découvert le nombre de monologues et leur portée, j'ai d'abord devant mon miroir essayé des grand gestes, des hausses de voix. Puis je me suis posé la question comment être le plus intègre possible.
J'ai choisi de ne faire aucune envolée, de rester discret comme le personnage (cqfd; Djamel préfère qu'Ali ne garde pas sa barbe dans ce but de discrétion) et de laisser place à la force du discours. C'est une hypnose par voix, pas une octave de trop. Parfois les ingé son s'arrachaient les cheveux parce que justement je m'obstinais à conserver une voix basse dans toutes les conditions, je comprends leur point de vue mais si j'avais monté d'une octave d'un volume, ca n'aurait plus été le personnage. Je leur disais "Non! Vous! Venez me chercher".
J'avais lu pour m'aider un petit ouvrage juste avant le tournage "petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens" où l'on t'explique comment accroître ta persuasion et ton efficacité. Si tu veux un euro par exemple, on t'explique qu'il est plus efficace d'engager la parole en demandant un service; demander l'heure par exemple pour obtenir ce que tu veux après que si tu demandais directement ce que tu veux.
Mon autre référence est un acteur que j'apprécie beaucoup qui est Aaron Eckhart dans Thank you for Smoking (de Jason Reitman, 2006) ca manière de convaincre non pas parce qu'il a raison mais en trouvant les failles des autres.
Tout ca m'a aidé.

cinephilme:
je fais parti de ceux qui ont apprécié ton jeu mais qui au contraire ont pensé que la mise en scène ne jouait pas en faveur du film.

Yassine Azzouz:
Je peux comprendre ce point de vue. Mais au vu du projet qui n'a pas été facile à financer, à mener jusqu'au bout, je trouve personnellement que Philippe Faucon s'en sort très bien. Et au vue de l'accueil à Venise, je ne pense pas avoir tort (sourire)

cinephilme:
Ouais...
Aujourd'hui pour toi le cinéma Français va dans le bon sens? je pense aux les acteurs issus de l'immigration.

Yassine Azzouz:
Je ne suis pas à l'aise avec ce terme.
L'acteur vaut avant tout par son talent. Je regrette qu'il n'y ait pas encore assez de scénaristes ou de producteurs qui penseraient qu'un Simon pourrait être interprété par un Rashid ou un Ali.

cinephilme:
Il y a quand même Tahar Rahim qui fait une belle carrière. Je me souviens qu'il a tourné dans un film...

Yassine Azzouz:
Love and bruises de Lou Ye ou il joue le rôle de Matthieu.
Tahar est un ami, une très belle personne. Pas prétentieux, il a une vrai humilité c'est un travailleur plein de talents. Il était là pour la première au comedy club où je l'ai invité.
Un peu comme Cassel qui est peut être un fils de... mais s'il n'avait pas eu lui aussi un vrai talent et une vrai humilité, il ne serait jamais allé aussi loin.

cinephilme:
Tes projets?

Yassine Azzouz:
Je vais tourner un long que j'ai écrit et que je vais interpréter, je n'ai pas encore choisi de réalisateur. Ca s'appellera "Hollywood Me" ca racontera le parcours d'un acteur de banlieue à Hollywood, le titre est en référence à un documentaire que j'apprécie beaucoup, "Super Size Me" de Morgan Spurlock. Je m'inspire aussi de "j'irai dormir chez vous" d'Antoine de Maximy pour le coté immersion. Ca sera un docu-fiction.

Surprise donc.
Le sang n'a pas coulé. Au contraire, cette rencontre a abouti avec la découverte d'un acteur prometteur. J'en ressors séduit par cette personnalité souriante et attachante et plein de bon sens. C'est agréable de voir que l'on partage ensemble de nombreuses références, de nombreux points de vue notamment sur l'emploi des acteurs et de voir comment il s'implique à parler de son travail et de son personnage.
Il y a une authentique passion chez cet homme et j'espère que ses projets aboutiront. C'est un acteur qui en vaut la peine et j'espère que ces quelques lignes vous donneront envie de le retrouver sur les grands écrans.

et puis bon... qu'est-ce que je peux faire moi contre un homme qui me parle de Venise un jour de saint valentin?

La page Facebook de Yassine Azzouz et sa page Allociné

le FB du film la désintégration

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