Synopsis;
Au début des années 90 à New York, un lieutenant de police, marié et père de famille, ne résiste pas à ses penchants pour tous les vices que sa fonction et son insigne semble lui autoriser: les tentations quotidiennes sont trop nombreuses. L'horreur et le mal y sont banalisés, surtout quand il s'agit de petite délinquance.

Sous l'emprise de l'alcool et de la drogue, il s'enfonce sans cesse davantage dans la spirale des jeux d'argent, notamment à travers divers paris sur des équipes de base-ball. Ruiné, perdu, déchu, menacé de mort par ses créanciers, il cherche désormais la rédemption en voulant venger le viol d'une jeune religieuse.

New York! Dévore moi:
Quelle Ville!
Elle résonne comme un fantôme familier: beaucoup y sont allés, tant de films de séries y ont été tournés qu'on a l'impression qu'on y a déjà été sans y avoir foutu les pieds.

C'est un objet qui évoque une étrange fascination. Ruelles escarpées, buildings acérés, taxis sureprésentés. Ville cosmopolite par excellence, capitale mondiale, on ne l'imagine plus, on la connaît, on la retrouve même dans les pizzas. Nous sommes tous New-Yorkais, c'est Chirac qui l'a dit. Sur ce blog cette ville a été le théâtre mythologique de ma première critique (CQFD: l'élite de New York d'Antoine Fuqua ou le plus récent et magnétique Shame de Steve McQueen II.
( ce qui me donne envie de chanter ceci: clique ici grand fou )

Pourtant, j'oublie, faute de temps, les précieux Taxi Driver, Phone Game, Gang of New York, Manhattan mais aussi La 25e Heure, Spider Man, King Kong, Je suis une légende et je ne peux pas oublier les gendarmes à New York.
Cette ville est partout et je fais l'impasse sur les séries...

Qui a filmé le mieux cette ville? Il est étrange de remarquer que trois des plus grands réalisateurs du 7ème art sont New Yorkais: Martin Scorsese, Woody Allen, Spike Lee.

Tous ont filmé "la cité spectrale" pour reprendre les mots de Jean-Claude Carrière avec virtuosité et éclat. Mais il n'y en a qu'un seul qui a réussi à en faire ressentir l'envers du décor, la fragilité derrière le rêve, l'effondrement après l'ascension: ce délicat passage où la chute suit l'Icare après qu'il eut volé trop haut. Pour cela , il faut le rajouter dans ce peloton de tête de ces réalisateurs, quite à la faire passer à quatre.

Abel Ferrara:
Bad-lieutenant---Abel-Ferrara.jpgPour la petite bio, on dira que le petit Abel est né dans la Grosse Pomme. Petit vers aimant foutrement le Bronx, il ronge jusqu'au trognon avec sa caméra 8mm en main. il aime par la suite à jouer dans quelques films où il portera pour l'occasion le prénom de son frère biblique Caïn dans Exes de son ami Martin Cognito.

Auparavant, il signe le remarquable "King of New York" mais ce drug addict signe aussi "Body Snatchers", où, si défoncé durant le tournage qu'il doit laisser son premier assistant assurer la mise en scène. Autant dire que fut son plus mauvais film. Pourtant,il revient au plus au niveau avec "Nos Funérailles" en 1996 avec son acteur fétiche Christopher Walken, mais aussi Isabella Rossellini et Vincent Gallo. Son dernier en date vu de mes yeux vu fut "Mary" avec Juliette Binoche, Forest Whitaker et l'oubliée Heather Graham.

Aujourd'hui, on entend parler de lui pour réaliser un biopic sur l'affaire DSK avec notre Gégé National et notre Adjani non moins nationale. Comme quoi le cul et la déchéance parlent encore à notre loustic.

Avant propos:
Pour comprendre ce film, il faut commencer par un hommage de Maitre Scorsese qui rend ici les mots les plus justes et les plus forts pour parler de Bad Lieutenant:
"C’est un film clef, j’aurais aimé que La Dernière Tentation du Christ lui ressemble… (…) C’est un film exceptionnel, extraordinaire, même s’il n’est pas au goût de tout le monde… (…) C’est également un film pour lequel j’ai la plus grande admiration. (…) C’est le film new-yorkais ultime… (…) C’est pour moi l'un des plus grands films qu’on ait jamais fait sur la rédemption… Jusqu’où on est prêt à descendre pour la trouver…".

Pourquoi une telle admiration, comment un maître absolu du cinéma peut-il jalouser et être aussi admiratif d'une oeuvre comme celle-ci? Est-ce la photo? les personnages? le traitement? Plongeons dans l'enfer d'un homme et la lumière de l'autre.

Dante aux enfers:
bad-lieutenant-1992-6708-1523380429.jpgComprendre Bad Lieutenant passait par une petite bio nécessaire. Le film est intimement lié au réalisateur par son vécu ,son parcours son addiction. Elle s'ajoute, s'additionne avec celle d'une tierce personnes Zoë Lund, mannequin, actrice, musicienne et surtout amie du réalisateur, elle obtient le rôle principal sur l'ange de la vengeance. Née en 1962, elle tomba dans les bras de l'hadès en 1997 à Paris suite à une overdose.

Les deux acolytes savent donc de quoi ils parlent. Et Harvey Keitel avait aussi de sérieux problème de cette nature.
C'est un film de junkie, un film qui prouve que les roses peuvent pousser dans la merde.

Pourtant, confier une caméra à des "junkies" relève soit de l'inconscience soit de la foi. En tout cas les producteurs devaient avoir des couilles à creuser des sillons dans le sol, sûrement. Et Ferrara devait en être conscient et amoureux transi du cinéma pour respecter sa part du contrat. Parce qu'en terme de production le film tient de la performance d'équilibriste sous acide. Imaginez; 18 jours de tournages, pas une autorisation de tournage sur place (donc la surprise des gens dans le final n'est pas truquée) et les prises d'alcool et de drogue réalisées "sans trucage" donc ce que vous voyez, Keitel et Lund se l'injectent vraiment.

J'imagine la gueule de bois au montage et Keitel, à peine sorti de ce tournage psychologiquement éprouvant il va sans dire, joue le rôle phare de Reservoir dogs de Quentin Tarantino. Les deux films sortiront sur les écrans américains à deux semaines d'intervalle. Performance.

Il y a donc une volonté de filmer sur le vif, de retranscrire une réalité, quelque chose qu'on ne verrait pas, dissimulée, oubliée des agences de locations. Déjà en préparation devait s'amorcer un travail de rédemption. Celle-ci réclame la sincérité, comme disait Dante: « On ne peut absoudre celui qui ne se repent pas. »

La Rédemption par l'image:
affiche"Mais je n’ai pas obtenu certaines images, sans doute parce que je traite directement de l’image du Christ. (…) On y voit comment la ville peut réduire quelqu’un à néant et comment, en touchant le fond, on peut atteindre la grâce. Si on ose, il faut suivre le personnage jusque dans la nuit. SCORSESE

On est d'autant plus touché par le film sachant le temps de tournage que nombre de scène on été improvisées. Il fallait connaître son sujet et sa matière pour retranscrire avec passion la déchéance du lieutenant. Keitel a improvisé la scène de la masturbation. Non prévue sur le script, la surprise des jeunes fille est donc réelle.

Vide, ennui, le pitoyable du personnage nous est projeté à la gueule.

Je reste toujours étonné quand efficacité rime avec improvisation. Ca revient à regarder un Van Gogh sans la flamboyance des couleurs. Juste les perspectives cassées, les chemins brouillés. L'improvisation est justifié même nécessaire. Mais un autre réalisateur aurait-il pu obtenir un résultat aussi éclatant? La question se pose quand on sait qu'Herzog a réalisé un Bad Lieutenant avec Nicolas Cage. Pourquoi s'être attaqué à cette entreprise? pourquoi avoir repris le titre quand on s'affranchit de référence à l'original hormis le concept du personnage principal? Poursuivait-il le même but? Avait-il la même sincérité? La question au vu du résultat est gravée sur pierre numérique.

badlieutcollz2029.jpgPour justifier, ces improvisations, cette captation de la réalité. Ferrara à recours avec son chef opérateur Ken Kelsch présent sur la plupart de ces projets à la caméra épaule et à l'utilisation des courtes focales jusqu'à la déformation des perspectives. On est le réel, mais le réel altéré, déformé du personnage. Nous sommes avec lui jusqu'à la nausée, tant ces déformations nous rappelle une ivresse maladive, un déséquilibre profond, un mal de mer terrible, le sol se dérobant sous nos pieds.

Une scène révèle Bad Lieutenant: La scène de la prise d'héroïne.
Trois drogués se "voient". Deux "Jouent".
La scène est démesurément longue comme une oeuvre documentaire. On observe chaque geste dans les moindre détails. La photo montre le crade, le sale, l'abject. Le cadre descend doucement sur les acteurs avec constance montrant les déformation de la tapisserie, nous sommes nous même en peine avec les acteurs. Nous sentons presque l'aiguille dans le bras.

Harvey Keitel se laisse empoisonner par une Zoë Lund rousse, filiforme et très pâle, vêtue de noir. D'un calme imperturbable, elle coupe son silence par un monologue poétique et sombre sur les vampires, le Christ, et l'énergie humaine, où elle nous dit ceci :

« Vampires are lucky, they can feed on others. We gotta eat away at ourselves. We gotta eat our legs to get the energy to walk. We gotta come, so we can go. We gotta suck ourselves off. We gotta eat away at ourselves til there's nothing left but appetite. We give, and give and give crazy. Cause a gift that makes sense ain't worth it. Jesus said seventy times seven. No one will ever understand why, why you did it. They'll just forget about you tomorrow, but you gotta do it. »

zoe-lund-harvey-keitel.jpg"Les vampires sont chanceux, ils peuvent se nourrir des autres. Nous rongeons nous-mêmes. Nous mangeons nos jambes pour acquérir l'énergie de marcher. Nous venons, alors nous pouvons aller. Nous nous suçons. Nous rongeons jusqu'à plus faim. Nous donnons, et donnons, devenant fou. Parce que un cadeau qui a un sens n'en a plus. Jésus l'a dit soixante-dix fois sept fois. Personne ne comprendra jamais pourquoi, pourquoi tu l'as fait. Ils t'oublieront demain, mais vous devez le faire."

D'une manière on peut dire que Ferrara, Lund et Keitel forment une trinité en quête d'elle même.
On retrouve tout au long du film, une imagerie christique que l'on retrouve au sein même du trio créateur incarné dans le corps de Keitel, comme si Ferrara était le Père,, Lund le saint esprit et Keitel le fils.

On les retrouve tous trois dans la danse désarticulée de Keitel, les bras en croix pleurant sur son être. Ils sont trois à se voir et à communier ensemble sur leur douleur et leur passion destructrice. Ils retrouvent la vie et la rédemption dans le sacrifice final. Le lieutenant qui fut le père de famille exécrable accompagnant ses enfants à l'école en voiture au début du film devient à la fin le sauveur des deux violeurs qui occupent les même places dans le véhicule que les rejetons de l'officier et ce sur des valeurs de plans similaires.

small_284959.jpgOn reste estomaqué par l'explication entre la nonne et le lieutenant. Elle qui subit l'humiliation, l'autre la déchéance, viennent se confronter dans un ultime face à face. Nous avons vu pendant une heure le flic s'embourber jusqu'à la condamnation, elle par opposition trouve la vie dans le pardon. C'est une non discussion, il est devenu comme le serpent tentateur, s'invitant animal à la contemplation du mal. Mais elle dans une lumière bouillante se maintient dans le pardon, et lui abolit les murs épais de son âme. Je n'ai jamais vu une scène aussi touchante que celle de Keitel à genoux implorant le pardon.

Le coup de poing dans le ventre. Une balle dans la tête. Le pitoyable du personnage a été au bout de la déchéance pour trouver dans le gouffre qu'il recherchait.

La caméra de Ferrara n’a jamais trouvé un éclat aussi grandiose que Bad Lieutenant ; l'image éclate dans la nuit d'une longue pénitence. Film de Pâques.

Nous sommes dans l'Anti-Spielberg par excellence.

Parce que Spielberg est un cinéaste qui ne perd pas de temps aux tournage, un homme minutieux qui prépare chaque plan avec la précision d'un horloger. C'est un homme qui connaît au bout des doigts son film, ne laissant place à aucun hasard ni aucune improvisation tant tout ce qu'il fait est millimétré. Ferrara, lui a une approche plus organique. Il s'amuse de l'improvisation et joue avec la vie la laissant maîtresse de sa caméra.
Il s'agit là de deux méthodes justifiées et justifiables, tant les sujets qu'ils abordent sont au coeur de leur mise en scène. C'est comme comparer Botticelli et Van Gogh. Deux génies que tout oppose.

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