Un homme marche dans la rue d'une grande ville du sud ouest. Un "Not" marqué sur son front, dominé d'une crète hors d'âge. Il marche un peu au hasard. Vers son Grand Soir.

Entre ici Rémo Forlani

forlani.jpgUn petit mot avant de commencer. Dans le générique d'ouverture, les réalisateurs, Delépine et Kervern, distribuent les hommages, avec parmi la pléthore de noms, Maurice Pialat et surtout Rémo Forlani. J'ai envie de dire qu'à cet instant, à l'instar de Renée Zellweger et son "You had me at hello", ils m'ont eu à "Rémo Forlani".( 1927 2009).

Ah, Rémo. Je l'écoutais religieusement quand il officiait dans son émission Cinéma sur RTL, dans les années 90, le samedi après midi. Sa voix bourrue, ses opinions tranchées. Il aimait le cinéma, le vrai. Il conchiait Cannes devenu une sorte de gros parc d'attraction sans âme et sans intéret.

grandsoir3.jpgOui, déjà, il y a 10 ans, je vous laisse imaginer ce qu'il en dirait aujourd'hui. Sans nul doute, Rémo embarquerait dans le premier B52 venu et pasteuriserait Croisette et Villa Schweppes une bonne fois pour toute. Et quelque chose me dis que ça serait bien, au sens ontologique du terme.

Lui même applaudissait Deneuve pour venir chaque année monter ces marches "Parce qu'il faut les monter ces putains de marches" (sic). Rémo aurait-il aimé ce "Grand Soir"? Il aurait surtout aimé la prestation du quatuor au dernier festival de Cannes lors du photocall traditionnel. Oui Rémo comme Pialat étaient des punks, des vrais.

L'autre raison de l'hommage était que Rémo Forlani apparaissait dans "Avida" (2005) du même duo. Ceci explique aussi cela.

Enfermés dans le Dedans

120x160 Grand Soir 16-04"le Grand Soir" fait singulièrement penser à un autre film d'Albert Dupontel (hasard, coincidence, je ne sais pas), "Enfermés Dehors" avec là aussi son lot de misérables, de gros azimutés et de blessés de la vie. Si Dupontel partait dans la voie du loufoque et du cartoon, "le Grand Soir" reste dans une veine très réaliste mais à aucun moment ne se moque de ses personnages.

Au contraire il y a une vraie tendresse, une vraie émotion dans chacune des scénettes présentées. Le mérite revient à de très bons acteurs, Poelvoorde, très bien dirigé, tout en retenue, plus vrai que nature, un Dupontel toujours aussi bon dont le seul reproche est que la "chute" de son personnage soit trop brutale mais qui procure au film quelques scènes d'intenses jubilations.

Mais surtout aussi à une très bonne direction d'acteur: un Poelvoorde mal dirigé, mal canalisé sabote très vite un film pour devenir une caricature de lui même, insupportable. Tout comme un Dupontel qui peut très vite fatiguer et lasser s'il n'est pas "contrôlé".

La meilleure façon de marcher

grandsoir4.jpgOn aime le rythme imprimé par le film, une sorte de nonchalance, un peu comme dans cette scène où "Not" explique son frère la meilleure façon de marcher, de se laisser porter, car on ne sait pas exactement où on va donc inutile de se presser.

Certains accuseront le film de tourner à vide ou de n'avoir rien à proposer, de surfer sur un pseudo discours libertaire. Mais le film ne propose rien d'autre qu'une chronique aigre douce du parcours de ces deux frères qui un jour se découvrent un idéal politique. On a rarement filmé aussi bien au cinéma ces "zones commerciales" sans âme et sans nom, interchangables, des paysages d'une tristesse infinie. "L'ennui est le principal effet d'érosion des paysages tristes" disait Pialat dans "l'Amour Existe".

La grande force du film réside aussi dans le choix des réalisateurs. Une caméra en plan fixe, peu de mouvements de caméra. Une sobriété dans le mouvement qui imprime encore plus de force à mon sens au film. L'exemple le plus simple est l'extrait ci-dessous.

Mais le "Le Grand Soir" c'est aussi une radiographie de la France d'en Bas comme on en aura rarement vu. Cruelle, paumée, sans trop d'illusion. Comme si les deux marcheurs somnanbules et sous influences que sont Not et Dead étaient les deux seuls vraiment réveillés.


meria.jpg meriadeck@cinephilme.com