À peine remis de la nouvelle, j’essaie de me ressaisir. Ce n'est pas tout les jours que l'on apprend la totalité de vos magazines cinéma ont fini à la benne. Non pas que je sois attaché à un style de magazine. J'ai arrêté d'acheter Studio Mag au même moment où j'ai opté pour Première, en 1995. De la même façon, j'ai arrêté d'acheter Première en 2001, au moment où une partie de l'équipe éditoriale a quitté – ou a été forcée de quitter – le navire Première.

Cet attachement est une simple grosse madeleine de Proust qui trouve son écho dans cette période triste et sombre des années 90. À l'époque, je commence tout juste à m'ouvrir au cinéma. J'achète – ou on m'achète – un Studio Magazine. J'aime les pages papiers glacé. Je passe mes longues soirées en solitaire dans ce petit village paumé à lire et relire. Je découvre Première ensuite, dans un premier temps, j'ai un mouvement de recul. Je trouve les articles un peu léger, là ou Studio se veut sérieux.

Je crois qu'en fait tout cela est venu d'un accident. Ma mère m'a acheté un Première en lieu et place d'un Studio Mag. Du coup, j'ai dû faire contre mauvaise fortune bon gré et dû lire donc ce magazine qu'au début je prenais de haut. Nous sommes en 1995. Je vais acheter quelques Première, épisodiquement. Dans le même temps, j'achète aussi Ciné Live. Il faut dire que Ciné Live a quelque chose que les autres n'ont pas. Ce magnifique CDROM avec des bandes annonces exclusives pixelisées et compressées à la truelle pour tenir sur la galette.

premiere1.jpgOn oublie un peu vite qu'en 1997, Internet n'est pas répandu du tout en France. Voir ces bandes annonces en exclusivité fait de nous des privilégiés. Pendant deux ans j'achète coup sur coup Première et Ciné Live avant de m'abonner aux deux en 2000. À cette époque, je n'achète plus du tout Studio. L'abonnement va courir jusqu'en 2001, au mois d'août. Au moment même où une partie de l'équipe de Première s'en va après l'arrivée d'un nouveau rédacteur en chef. À ce jour, je n'ai plus jamais racheté Première de ma vie. Je n'ai plus jamais racheté Ciné Live non plus. J'avais d'autres préoccupations à l'époque, d'autres soucis.

Mais quand je rentrais chez mes parents, je prenais un immense plaisir à les sortir de l'armoire où ils étaient entreposés et les relire. Les rumeurs de films jamais concrétisés, les critiques qui s'étaient ratées. Et cela me rappelait l'époque du lycée, de la fac. Ces magazines étaient en fait des capsules temporelles à usages multiples, des Madeleine de Proust au plutonium. Je les conservais comme une sorte de trésor de guerre. Il n'y avait rien de plus précieux pour moi. On se construit tous un peu par rapport à quelque chose. Je savais que ces mags m'avaient apporté quelque chose. Que mon style d'écriture a forcément été influencé par certaines plumes de Première, comme Diastème par exemple. C'était mon trésor, mon précieux. Et même quand j'étais à Paris, que je ne pouvais pas les lire, je les savais en sécurité dans cette armoire, ils m'attendaient comme un vieil ami vous attend sur le quai de la gare, ignorant le drame à venir. Ces magazines, c'est un peu mes jouets de Toy Story à moi, en gros.

Mais quand mes parents m'annoncent que toute ma collection vient de partir à la benne, j'ai l'impression qu'on me plante un canif rouillé dans l'estomac et qu'on touille joyeusement mon hypogastre dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Parmi ces Studio Mag et Première, un SFX et quelques Ecran Fantastique. Je me souviens qu'au lycée je les achetais au Relais H..... de l'Hôpital situé juste en face. On traversait la rue, on passait des longs moments dans ce relais H. On revenait au lycée le magazine planqué sous la veste.

premiere.jpgUne fois le choc de l'annonce passé, je me souviens qu'il y a un outil qui va peut-être me permettre de retrouver tout ce que j'ai perdu. Et de m'éviter aussi d'aller prendre une pelle et d'aller creuser à la décharge municipale pour récupérer mon bien – j'y ai pensé. En quelques clics, je trouve effectivement quelques personnes qui se séparent de leurs magazines de cette époque. Mais les collections sont incomplètes en grande partie. Et puis je pense à autre chose, je me dis qu'il faut grandir en adulte. Je repense aussi à cette phrase d'un collectionneur, qui avait vu sa collection de lettre d’Édith Piaf partir en fumée. Il disait qu'il préférait avoir tout perdu qu'en avoir perdu qu'une seule, ce qu'il l'aurait rendu réellement malade. Au final je me dis que c'est pas plus mal d'avoir tout perdu.

Puis, je ne sais pas pourquoi, il y a trois semaines, j'y repense. D'instinct, je regarde sur Internet, dans les petites annonces d'un célèbre site de vente entre particulier. Première recherche et boum. Là sous mes yeux, quelqu'un qui se sépare de près de 147 Première, sur une période allant de 1989 à 2001. Largement plus que ma période mais pourquoi pas. Et surtout pour un prix dérisoire. On se met d'accord pour un prix – totalement dérisoire en fait. Je fais en sorte de chasser de ma tête le fait que je vive dans un appartement ridiculement petit – je n'ai aucune idée de la taille que ça peut représenter 147 Première.

Puis, le week-end dernier, je me rends chez la vendeuse. Les Première sont en parfait état, je les transporte dans une énorme valise à roulette. On imagine mal, mais ça pèse très lourd 147 Première. J'en feuillette quelques uns. Impressionnant moment où on reconnaît des photos, des couvertures que notre mémoire photographique avait conservé. J'ai réussi au final à trouver une place pour les stocker. Puis je me suis dit, si j'ai réussi a trouver ceux-là, je vais trouver peut-être tout le reste.

premiere2.jpgDans le reste, on trouve un hors-série Jurassic Park de Studio Magazine. Retrouvé, acheté en quelques clics. Suivent le spécial 1995 centenaire du cinéma, toujours Studio Mag. Leur spécial numéro 100. Un Écran Fantastique sur le Monde Perdu, un SFX sur Los Angeles 2013. Le spécial 20 ans de Première avec la rencontre Besson/Spielberg. Et quelques ciné live. J'ai pu reconstituer je pense, près de 80% de ce qui est parti. Je ne retrouverai jamais tout, je n'ai pas la mémoire de tout ce qui a été jeté. Mais pour moi, c'était important de les avoir près de moi.

Relire ces vieux mags c'est comme plonger dans une capsule temporelle, avec de vieilles pubs pour des produits hi-tech totalement obsolètes. Rappelez-vous le CDI, le Laser Disc. Relire les projets de films qui au final n'ont jamais vu le jour. Des critiques élogieuses sur des films oubliés. Des critiques négatives pour des films devenus cultes.

Au final, toute cette course pour retrouver quelques magazines dont je n'aurai jamais le temps de relire. Mais qui sont juste là, pour me rappeler un passé tout proche, pour me conforter, qu'ils sont à portée de main. J'ai l'impression de retrouver des vieux amis et qu'on a plein de choses à se raconter. Et que j'ai retrouvé une partie de moi que j'ai cru voir disparu à jamais dans une décharge.

Photo a) le stock de 147 Première le reste: photo de la "collection" prise à l'époque en 2011, un an avant le "drame".